Aperçu historique du Groupement Bamougong

Au moment où les populations de Bamougong et ses environs célèbrent la sortie du La’akam de leur nouveau Fuo, il est urgent que nous remontions les traces de cette « chefferie pacifique » que l’administration classe au rang des chefferies de deuxième degré. Ce modeste travail permettra à n’en point douter, aux milliers de visiteurs qui vont fouler le sol de No’o Megwong ce 09 janvier 2016, de vivre à travers l’itinéraire de Bamougong, celui des Ngiemboon tout entier. L’histoire de la fondation de la Chefferie Bamougong est du reste inséparable de celle de toute la sphère ngiemboon.

En effet, dans la mouvance des migrations bamiléké depuis la fin du Moyen Âge[1], les Ngiemboon arrivent sur les pentes orientales des Mangwa (Monts Bamboutos), au lieu dit Mbim Njiodoung, dans une petite plaine appelée Ngwamoyem, vers la première moitié du XVIIe siècle. Partis de la vallée du Nil comme tous les Bantous, ils ont séjourné à Ngantsing près de l’actuel Mora, à Ndobo dans l’Adamaoua, à Didango et à Nku-Gan dans le Noun et à Tougang dans Baleng avant de prendre la direction des Mangwa[2]. C’est sous la conduite du généralissime Fuo Patuo, de son vrai nom Ndumtsop, que ces conquérants y arrivent après avoir vaincu, à la faveur des flammes, les peuples Lengsap (Baleng), Fuonda (Bafounda), Nkouh (Bamenkoubo) et Nzyendaa (Bamendjinda). Cette tactique leur a valu le nom générique de Patuo, Mbeton ou Mbetuo, c’est-à-dire les brûleurs, ceux qui avancent en brûlant. Fuo Patuo signifie alors le Fuo des brûleurs.

Après un bref moment de sédentarisation, le froid d’altitude pousse ce peuple à la recherche d’un véritable biotope, à descendre plus bas pour s’établir à Nzye, retenu par la mémoire collective comme point de départ des Ngiemboon. C’est ici la proche origine de La’angang (Bangang), La’atsoon (Batcham), La’aleshing (Balessing), La’amegwong (Bamougong) et La’atsuè (Balatchi)[3].

Parvenus à Nzye, Fuo Patuo, Ngang, Fuo Wum, Mekem Njionang, Mekem Tambua, Njio Lontsie et Njio Tiomela organisent une élection pour désigner leur nouveau leader ; Fuo Patuo n’alliait pas facilement les armes à la politique. A l’issue du scrutin, Ngang devient alors le nouveau souverain des Ngiemboon. Ses compagnons reçoivent chacun un territoire à administrer. Cependant, Fuo Patuo qui n’entend pas jouer des seconds rôles, émigre plus bas pour fonder son propre royaume, Lena’ (Baléna), point de départ de La’atsoon. Les autres restent fidèles à Fuo Ngang. Plus tard, un des descendants de Fuo Kenzemda (10è Fuo Ngang), le nommé Tatongbag, est allé fonder le La’aleshing. Un fils de Fuo Tsa’ssé (12è Fuo Ngang), va quant à lui fonder le La’amegwong. Un des descendants de la lignée de Njio Lontsie, Tanga Fouotsop précisément, obtient dans les années soixante l’indépendance de La’atsuè (1962)[4].

En recoupant les informations en notre possession, nous apprenons qu’en fait Tunwa, fils de Fuo Tsa’ssé et chasseur de renom, allait chercher le gibier dans une brousse très giboyeuse où il finit par bâtir, avec l’aide de ses compagnons, des huttes pour passer ses moments de chasse. Cet endroit reçoit le nom de Megwong pour signifier « lieu de séjour prolongé ». Il y appelle beaucoup des siens pour peupler ce qui est désormais son territoire. Il demande alors et reçoit la bénédiction de son père. Mais c’est Fuo Tadunyempie, son frère consanguin, qui lui accorde l’autonomie, voyant en lui un concurrent sérieux pour le trône de Bangang au cas où… Il organise aussitôt sa chefferie et les Pamegwong se sentent indépendants vis-à-vis des Bengang dont ils demeurent reconnaissants.

Il est donc clair que le fondateur de La’amegwong, tout comme celui de La’aleshing, ne faisaient pas partie du groupe de Nzye comme pensent certains[5]. Ce sont plutôt des princes Bangang qui ont fondé ces deux chefferies. Retenons ensuite que Tunwa serait né vers le début du XIXe siècle et aurait fondé sa chefferie autour de 1831[6]. Il serait ainsi erroné d’admettre que Fuo Tikeng a donné naissance à un certain Tajioffo qui a été un Fuo à Bangang[7] car celui-ci reste inconnu de la dynastie des Ngang. Certes, l’histoire de la fondation de La’amegwong comporte beaucoup de zones d’ombre ; nous devrions cependant éviter des contre-vérités.

Depuis sa fondation, plusieurs Fuo se sont succédés au trône de No’o Megwong. L’unanimité ne se fait pas cependant sur leur nombre. En effet, alors que l’Abbé Ngouané situe ce nombre à neuf, Gilles Diffo en trouve sept. Pour Olivier Djiméli, il y a eu huit Fuo tandis que Fuo Namekong dit être le septième Fuo Megwong. Nous présentons alors les différentes listes dans le tableau ci-après :

LISTE DE L’ABBE NGOUANE LISTE DE GILLES DIFFO LISTE D’OLIVIER DJIMELI LISTE DE FUO NAMEKONG
1 Tunwa Yanmayong Tunwa Ngamayo Tunwa Ngamayo
2 Nganmayo Kiampi Kiampi Kiampi
3 Tetafu’ Tikeng Toukem Tikeng
4 Kiampi Tiemago’o Tengwon Tiemangween
5 Tikeng Timane Timaguie Timaguie
6 Tiemangween Tiemadoung Yemadoun Tiemadoung
7 Timaguie Namekong Tunwa Namekong
8 Tiemadoun Namekong
9 Namekong

Une analyse de ce tableau nous relève que le fondateur Tunwa porterait aussi le nom de Ngamayo/Nganmayo que Gilles Diffo appelle Yanmayong. Tetafu’ et Toukem (nom de première fille conçue au La’akam) n’auraient pas existé ou seraient les seconds noms de certains. Tiemago’o c’est aussi bien Tiemangween que Tengwon tandis que Tiemadoung est égal à Yemadoun qui serait bien le Fuo Tunwa, père de Fuo Namekong.

Fuo Namekong se reconnaissant comme le septième Fuo et sa liste se rapprochant plus de celle de Gilles Diffo, digne fils Bamougong, nous pouvons retenir que sept Fuo ont effectivement régné à No’o Megwong[8]. Il s’agit donc de : 1) Fuo Tunwa Ngamayo (aussi Tetafu’ ?), 2) Fuo Kiampi, 3) Fuo Tikeng (Toukem ?), 4) Fuo Tiemangween, 5) Fuo Timaguie, 6) Fuo Tunwa, 7) Fuo Namekong.

Selon toute vraisemblance, nous devons retenir que Bamougong est une des rares chefferies Bamiléké à n’avoir pas eu d’élan expansionniste. Bien au contraire, elle en a subi. La mémoire collective reconnaît que Njioti ayant perdu le trône au profit de Kiampi est allé fonder sa propre chefferie à Bapépa qui va être aussitôt annexé à Batcham. La perte de Bapépa va être suivie de celle de Bameboro et de Batang. Un fait intéressant en tous points de vue est qu’en raison de ses liens avec Fuo Fomekong de Batcham, Fuo Timaguie que certains appelaient aussi Timane, refuse comme ce grand ami, d’aller faire allégeance à l’officier allemand, le Lt Von Kuebloch en séjour à No’o Ngang en 1905/1906, ce qui lui a valu la mort tandis que Fomekong s’en est échappé par la ruse. Dans les années vingt, suite au passage de la région de la domination anglaise à la domination française, Batcham veut à jamais annexer Bamougong mais les Français s’interposent en 1924 et Fuo Tiemadoung scelle la paix des braves avec Fuo Fopa. Un arbre est ainsi planté à la limite entre les deux entités et ce lieu est devenu le Kounkéa, c’est – à – dire le lieu où on a scellé le pacte[9]. Désormais, la paix règne entre Batcham et Bamougong. En décembre 1959 cependant, les Batcham font une expédition punitive à No’o Megwong et Fuo Tunwa n’a la vie sauve que grâce à son âge très avancé. Ceci est dû au fait que les assaillants qui, pour une seconde fois viennent de semer la désolation à No’o Tsoon, ont pris la direction de Bamougong lorsqu’ils sont repoussés de Batcham[10].

En 1973, Fuo Namekong Tunwa que beaucoup appelaient affectueusement Fuo Jean-Pierre, accède au trône, héritant ainsi d’un véritable îlot de paix qu’il a su préserver. Il a d’ailleurs créé un groupe de danse dénommée « Les anges de paix de la chefferie Bamougong ». Nous retenons de lui qu’il n’a jamais bradé une partie de l’héritage reçu. Il a consolidé l’organisation sociopolitique de sa chefferie[11].

Somme toute, le Groupement Bamougong est certes un petit-fils à côté des grands comme Bangang et Batcham, mais un petit qui a su maintenir la paix car n’a jamais été auteur d’un conflit, au stade actuel de nos connaissances. Mekem Tchoupou Namekong Théodore sorti du La’akam aura donc cette lourde tâche qui est celle de préserver cette paix que ses prédécesseurs ont bien cultivée.

                                                                         TANE TATIODJIO Martin,

Doctorant, Université de Yaoundé I

Tel 679490486

Et

NGUETSA Maurice

Diplômé d’Etudes supérieures en Management

Président Exécutif de la COBADE (Communauté BAMOUGONG de Douala et ses Environs)

Contacts : 699 783 474 / 672 941 314

[1] E. Ghomsi, « Les Bamiléké du Cameroun : essai d’étude historique des origines à 1920 », 1972, pp.19.

[2] Plusieurs groupes s’en sont détachés suite aux multiples malentendus.

[3] Voir M. Ngouané T. « L’aperçu historique du peuple Ngiemboon »… et S.P. Kenné Fouédong, Histoire de Batcham des origines à l’intrusion allemande…

[4] M. Yémétio, «Evolution de la société traditionnelle nguiemba de Batcham »… et  O. Djiméli, Regards sur les chefferies Bamiléké…

[5] E. Fokou, « Origine du peuple Bamougong… »

[6] La durée moyenne de règne en pays Bamiléké est de 23 ans et Bamougong ayant eu jusqu’aujourd’hui sept Fuo, sa fondation remonterait vraisemblablement à 1831.

[7] G. Diffo, « L’évolution historique des institutions politiques et sociales du village Bamougong » …

[8] Ne perdons pas de vue que certaines personnes portent plusieurs noms, ce qui très souvent rallonge les listes si on n’y prête pas attention. Bien plus, notons que nous ne connaissons pas les véritables noms de certains Fuo comme Tiemangween, Timaguie qui se distinguent par ceux de leurs mères. Il y aurait sans doute plusieurs Tunwa ou Tikeng. Tiemangween par exemple signifierait Tikeng le fils de Mangween… et il est incontestable que le sixième Fuo était Tunwa (Tiwa) le fils de Madoung… Nous invitons alors nos jeunes étudiants à se pencher sur Bamougong qui à notre connaissance n’a pas encore fait l’objet d’une étude systématique.

[9] Entretien du 18/09/1993 à No’o Megwong entre Fuo Namekong et Tatiodjio Martin ; T. Thomas, « Les populations des Bamboutos dans la mouvance coloniale, 1916-1960 »…

[10] Martin Tatiodjio, « Les conflits armés dans la chefferie Batcham de 1903 à 1959 »…

[11] Nous n’insistons pas sur le règne de Fuo Namekong qui relève de la quotidienneté; une étude sociologique peut être menée à ce niveau.